05/09/2026
Encore merci Laurent Doucet pour ce texte si magnétique, si riche, qui a l'honneur de présenter la revue Littérature-Action et d'introduire le numéro spécial "La Louisiane-le dernier des hôtels littéraires", n°10, janvier-mai 2021.).
LE DERNIER HOTEL LITTERAIRE
« trouver le lieu et la formule.»
Arthur Rimbaud.
A l'heure où fleurissent les pseudo hôtels « à concept » ou à « ambiance artistique », avec parfois une « déco inspirée » de manière thématique par un écrivain renommé du passé, en lien avec une « entreprise d'événementiel » c'est à dire de marchandisation touristique, l'hôtel La Louisiane situé au coeur de Saint-Germain-des-Près fait figure d'ultime barricade de l'imagination. Par un choix éthique rare, évoqué par son actuel directeur Xavier Blanchot dans le documentaire* consacré à l'hôtel par le réalisateur Michel La Veaux, ce lieu promis à toutes les récupérations financières et mercantiles résiste, comme une sorte d'arche de créateurs plus ou moins anonymes, quelque soit leur place ou leur fonction. Il faudrait presque d'ailleurs revoir le terme même « d'économie » à partir du mode de production po-éthique de La Louisiane. Oikos nomos en grec, qui signifiait « l'ordre dans la maison ». Une gestion familiale depuis quatre générations, accueillante aux différences non sans anecdotes tonitruantes et singulières, et qui vit se succéder selon son site Internet** de nombreux grands artistes depuis Verlaine, le premier référencé au XIXème siècle (cf le résumé page suivante).
Lieu de pas-sages
Lieu tiers propice aux créations de l'esprit et aux plaisirs, comme cet espace médian situé entre le Ying et la Yang et souvent oublié dans la vision binaire occidentale du zen.
Hôtel jazz situé non loin du Beat hôtel aujourd'hui relégué à un lieu de mémoire rue ci gît le coeur.
Ce n'est pas un hasard non plus que s'y installèrent les premières start-up de l'informatique française. La Louisiane est un incubateur de désirs par ses chambres sans charme, propices à tous les imaginaires. Nul charme en effet n'agit ici pour vous détourner de la rêverie qui vous habite, pas de télévision, pas de confort excessif. « Pas de design » comme le dit si justement Olivier Py. Juste l'essentiel d'une bonne réception : une écoute sans effet excessif de clientélisme.
S'il « n'y a plus d'après » à Saint-germain-des-Prés » comme le chante Juliette Greco qui logea à La Louisiane comme Simone de Beauvoir, Sartre, Miles Davis, etc. c'est que l'on cesse de s'y désirer ailleurs pour reprendre la célèbre formule d'André Breton. Ce n'est pas nostalgie d'un passé définitivement révolu mais promesse d'un présent certes nourrit de ce passé, mais toujours à inventer de manière vivace à partir des créations de chacun.
Dans notre première partie intitué « Gens de La Louisiane », c'est un Hôtel des images qui se découvre comme tous ces merveilleux photographes, cinéastes et poètes actuels résidents plus ou moins par intermittence dans les lieux : Etienne Daho, HNRK, Achille La Plante Le Brun, Michel La Veaux, Fabien Mara, Emilie Molinero, Sunny Suits ; dont vous découvrirez des étapes de travail dans ce dossier.
Dossier labyrinthique et foutraque à l'image de la géographie de l'hôtel, « psychédélique » (selon Tarantino), Jazz (selon Tavernier), théâtre des opérations langagières (selon Franck Lepage) « boîte de Pandore » selon Nathalie H. de Saint-Phalle “.
Il n'y a pas de plus beau mot dans la langue française que le mot « hôte ». Il définit à la fois celui qui est accueilli comme celui qui reçoit, dans une Egalité presque parfaite. L'hôtel La Louisiane y adjoint dans une tradition française très révolutionnaire et impossible l'une de ces « fraternités discrètes » dont parlait Lacan, lieu ou la Liberté de créer ou non son chemin de vie peut poser ses valises de mots.
La Louisiane est un lieu viscéral pour celles et ceux qui recherche un nouveau ventre dans Paris après la disparition des Halles. Non plus cathédrale populaire d'acier, comme la mère de l'ère industrielle dévorant ses propres enfants après les avoir nourrit ; mais un simple angle de rue ouvert sur le monde. Un nouvel angle de vue pour un nouveau départ, arche pour de drôles d'animaux créateurs en mal d'ancrage.
Le côté cours est plutôt calme et apollinien, les côtés rues de Buci et de Seine, plus dyonisiaques. Doctor Bucci et Misstress Seine, L'Hôtel La Louisiane est un lieu double voire triple et troublant, à plusieurs faces et émouvant, avec ses quatres murs bien réels et un cinquième invisible qui donne non sur un public mais sur l'imaginaire de tous ceux qui s'y projettent. Un refuge plutôt bon marché pour les gens qui travaillent à Paris ou dans le quartier, et un lieu d'invention artistique et de sociabilité pour ceux qui y résident plus longtemps à la recherche de l'inspiration ou d'une âme errante comme la Nadja*** du Sphinx hôtel. Les fantômes de La Louisiane veillent sur tous, même sur ceux qui ne les connaissent pas. Et puis il y a les toits de Paris depuis son sommet. « Ses toits c'est toi »**** écrivit André Breton à propos d'une autre lieu, dans une autre auberge…
Dans la deuxième partie de notre livraison intitulé « Femmes de la Louisiane », les textes d'Isabelle Doucet, Julie Lautier et Charlotte Saliou, nous montre comment cet hôtel refondé par une femme il y a quatre générations contre le sors commun d'inféodation au patriarchat fait alors à son sexe, est devenu depuis un orchestre de chambres pour soi pour reprendre la célèbre formule de Virginia Woolf, où chacune peu jouer une par une sa partition tout en pariant sur l'écoute de l'autre. Un hôtel de femmes qui déménagent aussi pour rendre hommage dans ces lignes introductives aux femmes de ménages victorieuses de l'Ibis hôtel des Batignolles en lutte pour leur dignité.
Point « d' Hôtel des Arts » ou « des Artistes » ici mais un lieu habité et non surchargé, un hôtel oxymore, un lieu d'associations secrètes, un labyrinthe sans fil d'Ariane ni Minotaure autre que celui qui est en vous indomptable à jamais. Irréductible, La Louisiane est un lieu d'irréductibles, ancien cimetière de druides gaulois sur la carte de l'ancienne Lutèce. Les clients de l'hôtel évoluent tels les passagers clandestins d'une maison de rendez-vous cachant l'ultime Complot de saltimbanques légué par Cossery. Rejoindre la conspiration louisianaise, c'est pactiser avec la tribu impossible des infidèles et des mécréants, des mauvais citoyens et des bons camarades, compagnons de route toujours désordonnés et indisciplinés comme le plan de l'hôtel dont les sorties de secours donnent non sur une impasse mais un tournant, et dont les catacombes vous mèneront jusqu'à un caveau de jazz vaudou et ses cérémonies souterraines, par nouveaux temps de couvre-feu.
* Michel La Veaux, Hôtel La Louisiane, DVD Renaud-Bray / Archambault, 2015
** www.hotel-lalouisiane.com/frhistoire.php
*** André Breton, Nadja, 1928, 1963 (Folio Gallimard)
**** André Breton, dédicace au Livre d'Or des Amis de la commune de Saint-Cirq-Lapopie, 1950
Laurent Doucet Saint Germain des Pres Hotel La Louisiane